Faillite hydrique : les entreprises françaises sont-elles prêtes ?

Faillite hydrique : les entreprises françaises sont-elles prêtes ?

Faillite hydrique : les entreprises françaises sont-elles prêtes ?

Il y a quelques années, les experts parlaient de « stress hydrique ». Aujourd’hui, ils parlent de « faillite hydrique », le titre même d’un récent rapport de l’ONU. Ce glissement n’est pas rhétorique. Il traduit un basculement : la planète consomme l’eau plus vite qu’elle ne se reconstitue. Et la France, comme en témoigne la récente situation des Pyrénées-Orientales, n’est pas épargnée. Pour les entreprises, ce basculement a aussi une conséquence directe.

On sait quoi faire. Le problème, c’est le rythme.

Le Plan Eau, lancé en mars 2023, fixe un cap clair : réduire de 10 % les prélèvements nationaux d’ici 2030, par rapport à la moyenne 2018-2020. Trois ans après, le bilan publié en avril 2026 est globalement positif : 100 % des 53 mesures ont été initiées, 77 % sont mises en œuvre. Près de 1,39 milliard d’euros ont été engagés par les agences de l’eau depuis 2023.

Les prélèvements baissent : -19,5 % pour l’industrie, -11,2 % pour l’irrigation, -2,7 % pour l’eau potable entre la période de référence et 2023. L’objectif de 2030 semble atteignable.

Mais le bilan lui-même émet une réserve importante : une partie de ces baisses est liée aux sécheresses elles-mêmes — 2020, 2022 et 2023 sont les trois années les plus sèches jamais enregistrées par Météo France. Autrement dit, les entreprises ont parfois consommé moins parce qu’elles ne pouvaient pas faire autrement, pas parce qu’elles avaient transformé leurs usages.
C’est précisément là que se situe l’enjeu pour les prochaines années.

Ralentir l’eau avant de la pomper

L’un des enseignements des experts en hydrologie est qu’avant de chercher à optimiser les prélèvements, il faut d’abord permettre à l’eau de s’infiltrer. « Il faut la ralentir afin de lui laisser la possibilité de s’infiltrer », résume Cécile Rouquette-Coriat, responsable stratégie de la plateforme Bonnes pratiques pour l’eau.

Cela passe par ce que les scientifiques appellent les solutions fondées sur la nature : reméandrer les rivières plutôt que les canaliser, restaurer les zones humides, maintenir des haies dans les champs, cultiver sous couvert végétal pour préserver des sols vivants. Les tourbières, souvent ignorées dans les débats économiques, peuvent stocker jusqu’à 700 litres par mètre cube, un rôle éponge considérable dans la régulation du cycle de l’eau.
Ces approches ne sont pas réservées aux collectivités ou aux agriculteurs. Certaines entreprises les intègrent dans leur stratégie RSE, notamment dans le cadre de démarches de restauration écologique ou de compensation carbone et biodiversité. C’est une façon d’agir sur le grand cycle de l’eau, pas seulement sur sa propre consommation.

Ce que le cadre réglementaire autorise désormais

Le Plan Eau s’organise autour de trois enjeux dans cet ordre de priorité : la sobriété des usages d’abord, l’optimisation de la disponibilité ensuite, la préservation de la qualité enfin.
Le deuxième enjeu consiste à rendre disponibles des eaux alternatives à l’eau potable pour des usages qui n’en requièrent pas la qualité. Depuis 2023, onze textes réglementaires ont levé les freins juridiques qui bloquaient la valorisation des eaux non conventionnelles — eaux usées traitées (REUT), eaux de pluie, eaux grises — dans l’industrie, l’agroalimentaire et les collectivités.

Résultat concret : fin février 2026, 508 installations valorisent déjà ces eaux alternatives, dont 344 industries agroalimentaires. L’arrêté de septembre 2025 ouvre également ces usages à la propreté urbaine — lavage de voiries, arrosage d’espaces verts — une opportunité directement applicable par les entreprises disposant de surfaces extérieures importantes.

La trajectoire réglementaire européenne va dans le même sens : la stratégie européenne pour la résilience de l’eau, adoptée en juin 2025, s’est directement inspirée du modèle français.

Ce que cela signifie concrètement pour votre entreprise

Mesurer d’abord

Beaucoup d’entreprises ne connaissent pas précisément leur consommation d’eau, ni sa répartition par usage. C’est le premier frein à tout progrès. Sans données fiables, pas de pilotage possible, et pas de base pour construire un objectif de réduction crédible — notamment dans le cadre du reporting de durabilité imposé par la CSRD.

Explorer les eaux alternatives

La substitution d’eau potable par des eaux non conventionnelles dans certains process est aujourd’hui juridiquement encadrée et techniquement mature. Le secteur agroalimentaire en est la meilleure démonstration. Pour les entreprises industrielles ou de services disposant de process de nettoyage intensifs, c’est un levier à étudier sérieusement.

Adapter les process agricoles et agroalimentaires

Pour les filières agricoles et les entreprises qui en dépendent, l’adaptation passe par des outils technologiques précis : capteurs d’humidité des sols, systèmes d’irrigation pilotés par la donnée, ajustement des apports en eau au bon moment. Les économies potentielles identifiées sont de l’ordre de 30 %. La filière agroalimentaire dans son ensemble devra également adapter ses produits et procédés à une ressource plus rare et plus chère.

Former et embarquer les équipes

La sobriété hydrique ne se pilote pas uniquement depuis la direction. Elle suppose que les équipes opérationnelles comprennent les enjeux et disposent des bons réflexes. C’est souvent l’étape la moins visible, et la plus décisive.

Un risque qui dépasse l’opérationnel

Les entreprises qui attendent une contrainte réglementaire supplémentaire pour agir sur l’eau s’exposent à plusieurs risques qu’il serait réducteur de qualifier de secondaires.
D’abord, un risque opérationnel direct : des restrictions de prélèvement en période de sécheresse peuvent impacter la production. Plusieurs arrêtés sécheresse ont déjà affecté certains secteurs ces dernières années.

Ensuite, un risque de marché : les grandes entreprises intègrent de plus en plus des critères liés à l’eau dans leurs politiques d’achats responsables. Les PME et ETI qui ne disposent pas d’une politique eau structurée pourraient se retrouver en position défavorable lors de consultations ou d’audits fournisseurs.

Enfin, un risque d’image et de cohérence RSE : dans un contexte où les engagements environnementaux sont de plus en plus scrutés, l’absence de politique eau dans une démarche RSE par ailleurs développée sera perçue comme un angle mort.

Ce qui va évoluer

Le Haut-commissariat au plan a publié en 2025 des travaux prospectifs alertant sur la confrontation entre ressource disponible et demande en eau à l’horizon 2050. Les résultats sont sans ambiguïté : changer radicalement les usages n’est plus une option parmi d’autres.
Dans les prochains mois, la France devra finaliser les schémas d’aménagement et de gestion des eaux pour le cycle 2028-2033 de la directive cadre européenne sur l’eau. Les territoires — et les entreprises qui y sont implantées — seront de plus en plus impliqués dans ces arbitrages locaux.

L’eau est en train de devenir un sujet de gouvernance d’entreprise à part entière. Les organisations qui l’intègrent maintenant dans leur stratégie RSE, leur gestion des risques et leur reporting ne font pas preuve d’anticipation excessive. Elles s’alignent simplement sur une réalité qui arrive plus vite que prévu.

Albacombee accompagne les PME et ETI dans la structuration de leur démarche RSE — de l’audit initial à la formation des équipes et à la construction de plans d’action opérationnels. La gestion de l’eau fait partie des thématiques que nous intégrons dans nos missions d’accompagnement.

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Marie Duris

Albacombee